Réflexion

Le bon goût n'existe pas

Un logo brodé, une veste de luxe, un pantalon des années 40. Chacun de ces vêtements parle — et presque toujours, il parle de quelqu'un d'autre que de celui qui le porte. Relire Bourdieu à l'heure de l'ultra fast fashion et du luxe silencieux, c'est accepter que nos goûts ne soient jamais tout à fait les nôtres.

L'Apprêt · Septembre 2026 · 9 min de lecture

Ligne 4, un matin de semaine. En face, un homme porte un sweat dont le logo occupe la moitié du torse ; à côté de lui, une femme en manteau de laine gris, sans aucune inscription ; plus loin, un jeune homme en bleu de travail délavé, usé qui l'a peut-être acheté pour pour la couleur ou l'histoire qu'il porte. Trois tenues, trois manières de dire quelque chose. Et une question qui ne se pose presque jamais à voix haute : lequel des trois a « du goût » ? La réponse la plus honnête est peut-être celle-ci — la question elle-même en dit plus long que n'importe quelle réponse.

01 Le goût, ce classement qui s'ignore

En 1979, Pierre Bourdieu publie La Distinction. Le livre est épais, dense, parfois ardu, et il repose sur une intuition d'une simplicité dérangeante : ce que nous appelons le goût — pour une musique, un plat, un meuble, un vêtement — n'a rien d'une inclination personnelle tombée du ciel. Il est appris, transmis, façonné par le milieu dans lequel on grandit, par l'école, par ce qu'on a vu sur la table familiale et dans les armoires des parents.

Le plus troublant n'est pas là. Le plus troublant, c'est que ce goût appris se vit comme une évidence. On ne se sent jamais « socialement déterminé » quand on trouve une chose belle ; on la trouve belle, voilà tout. Et l'on trouve, avec la même évidence, que d'autres choses sont vulgaires, clinquantes, ou au contraire tristes et sans grâce. Bourdieu résume le mécanisme d'une formule restée célèbre : « le goût classe, et classe celui qui classe ».

Autrement dit, dire d'un vêtement qu'il est de bon ou de mauvais goût ne renseigne pas tant sur le vêtement que sur celui qui juge — sur sa place, son parcours, ce qu'il a appris à reconnaître. Le goût fonctionne comme une frontière invisible : il rassemble ceux qui partagent les mêmes codes et tient à distance ceux qui ne les partagent pas.

Bourdieu observe aussi que cette frontière se dessine souvent autour d'une chose très concrète : le rapport à la nécessité. Les milieux modestes privilégient ce qui sert, ce qui dure, ce qui ne se salit pas trop — un goût qu'il appelle « de nécessité ». Les milieux aisés, libérés de cette contrainte, peuvent se permettre de préférer la forme à la fonction, le détail inutile, la couleur fragile. Le raffinement, dans ce schéma, n'est pas une vertu : c'est d'abord une distance. Une distance qui, depuis quarante ans, a appris à porter un nom très visible.

02 Le logo, ou l'appartenance sociale 

Bien avant Bourdieu, l'économiste américain Thorstein Veblen avait décrit, en 1899, ce qu'il appelait la consommation ostentatoire : dépenser non pour l'usage, mais pour montrer qu'on le peut. Le logo est l'aboutissement presque parfait de cette logique. Il concentre en quelques points de couture ce que le vêtement mettait autrefois des années à signaler — la qualité de fabrication, le talent d'un tailleur, l'aisance de celui qui le porte.

Il serait facile, et un peu méprisant, de s'en moquer. Car le logo remplit une fonction bien réelle. Pour un adolescent, il protège : il signale : « je fais partie du groupe », il évite d'être celui qu'on remarque pour les mauvaises raisons. Pour quelqu'un qui a grandi sans, il peut signifier une réussite, une revanche, une dignité enfin conquise. Une marque, dans bien des cas, n'est pas anecdotique : c'est un passeport social et parfois le seul disponible.

Le problème n'est donc pas le désir d'appartenir — il est aussi ancien que le vêtement lui-même. Le problème est que ce passeport s'achète, qu'il se périme, et qu'il faut sans cesse le renouveler. Une marque « qui compte » à quinze ans ne compte plus de la même manière à dix-sept ; la pièce qui signalait l'appartenance hier signale le retard aujourd'hui. Et c'est précisément cette usure accélérée des signes qu'une industrie entière a appris à exploiter.

Un vêtement sans inscription parle aussi. Il dit simplement autre chose — et pas toujours à tout le monde.

03 Quand tout le monde peut s'offrir le symbole social

Pendant longtemps, la distinction reposait sur la rareté : seuls quelques-uns pouvaient s'offrir telle maison, telle coupe, telle veste. L'ultra fast fashion a renversé la table. Le sac qui ressemble à celui d'une grande maison, la robe qui évoque le défilé de la saison, le « faux » repéré sur les réseaux : tout est désormais disponible, en quelques clics, pour le prix d'un déjeuner. Des plateformes comme Shein ou Temu mettent en ligne des milliers de nouveautés chaque jour.

En un sens, ce n'est qu'une forme de démocratisation : le signe du luxe n'est plus réservé qu'aux riches. Mais in fine, un symbole accessible à tous ne distingue plus personne, et il s'use plus vite encore. D'où la frénésie : puisque le vêtement ne peut plus dire « j'ai les moyens », il doit dire « je suis à jour ». Et pour être à jour, il faut racheter. Encore, et encore. Le haul filmé et partagé, ce déballage de sacs entiers de nouveautés, est peut-être la forme la plus poussée de cette logique : ce n'est plus le vêtement qu'on montre, c'est la quantité.

Le coût de ce renouvellement perpétuel n'est pas qu'esthétique. Dans son livre "Fashionopolis : le vrai prix de la mode et ce qui peut la sauver", la journaliste Dana Thomas rappelle qu'aujourd'hui, nous achetons cinq fois plus de vêtements qu'en 1980 et produisons plus de 100 milliards de vêtements par an pour en jeter une quantité astronomique : 2,1 milliards de tonnes chaque année. Les vêtements, autrefois considérés comme des biens durables, sont devenus des produits de consommation courante portés seulement une poignée de fois et qui finissent en montagnes dans les décharges du Ghana ou du désert d'Atacama. Pour freiner cela, la France a adopté le 29 juin 2026, une loi destinée à freiner l'ultra fast fashion — pénalités financières, restrictions publicitaires — après plus de deux ans de navette parlementaire.

Mais Bourdieu nous apprend à regarder ailleurs que là où l'on nous désigne le problème. Car lorsque le symbole devient accessible à tous, ceux qui tenaient à se distinguer n'y renoncent pas. Ils changent simplement de langage.

04 Le silence, nouvelle distinction

C'est l'histoire du « luxe discret » ou "quiet luxury" que les magazines ont vanté ces dernières années : des pièces sans logo, des couleurs neutres, des étoffes d'exception que seul un œil averti sait reconnaître. Un cachemire gris qui coûte le prix d'un loyer, mais qui est discret pour le non initié. Le message n'a pas disparu ; il a seulement changé de destinataire. Il ne s'adresse plus à tout le monde, mais à ceux qui savent lire.

Bourdieu l'avait anticipé. À mesure qu'un signe se diffuse, les milieux les plus favorisés s'en détournent et cultivent une forme de retenue qui devient, à son tour, un marqueur. Ne pas montrer devient la manière la plus élégante de montrer. Et ce qui compte n'est plus seulement l'argent — ce que Bourdieu nomme le capital économique — mais le savoir : connaître les maisons confidentielles, les ateliers, les techniques, les noms que personne ne prononce. C'est le capital culturel.

Ne pas montrer peut devenir la manière la plus élégante de montrer. Le silence aussi est un langage — et il a ses initiés.

Il nous faut ici être honnête. Un vêtement japonais de seconde main, chiné pour ses coutures, choisi pour un indigo que peu de gens remarqueront, porté par quelqu'un qui connaît le nom de l'atelier d'Okayama où la toile a été tissée — tout cela peut fonctionner exactement comme un code. Un code plus discret, moins coûteux, parfois plus sympathique, mais un code quand même. La veste sashiko devient chez nous un objet de goût pour certains : Bourdieu n'y verrait rien de surprenant. La nécessité des uns fait souvent le style des autres.

Reconnaître cela ne disqualifie rien. Cela oblige simplement à se demander ce qu'on cherche vraiment dans un vêtement, une fois qu'on a admis qu'il ne suffit pas de fuir le logo pour échapper au jeu.

05 Un pas de côté plutôt qu'un goût supérieur

Alors, que reste-t-il ? Peut-être pas un « meilleur » goût — cette idée même est ce que Bourdieu invite à regarder avec méfiance. Mais peut-être un autre rapport aux choses, qui ne se joue pas sur le terrain du signe.

Un vêtement acheté pour être porté longtemps sort, au moins en partie, de la course effrénée à la surconsommation. Il ne cherche pas à être à jour, puisqu'il est déjà passé par plusieurs saisons, parfois plusieurs vies. Il ne dit pas « j'ai les moyens » — une pièce chinée coûte souvent moins qu'une nouveauté de grande enseigne — et il ne dit pas non plus « je sais », du moins pas nécessairement. Il dit, plus modestement : « je l'ai gardé ». Ou : « quelqu'un l'a porté avant moi, et il tient encore ».

C'est aussi pour cela que nous privilégions, chez L'Apprêt, des maisons artisanales plutôt que des noms qui font rêver sur les forums, et que nous aimons autant un bleu de travail sans étiquette qu'une pièce signée. Non par posture — mais parce que ce qui nous intéresse dans un vêtement, c'est sa façon de durer, pas sa façon de classer. Une couture rabattue ne sait pas à qui elle appartient. Une toile qui s'éclaircit aux genoux raconte un usage, pas un statut.

Il n'y a là aucune pureté, et il serait malhonnête de prétendre le contraire : nos goûts restent des goûts, avec leur histoire et leurs angles morts. Mais il y a peut-être une manière de les porter plus légèrement — sans condescendance pour le logo de l'adolescent de la ligne 4, sans fascination pour le manteau muet de sa voisine. En se souvenant qu'un vêtement, avant d'être un signe, est une chose qu'on enfile le matin, qu'on use, qu'on répare, et qu'un jour on transmet. 

S'apprêter, au fond, n'a jamais voulu dire se distinguer. Cela veut dire se préparer pour soi et pour communiquer au monde qui l'on est — et, dans la mesure du possible, penser à l'après.

Des pièces qui ont déjà vécu, choisies pour durer plutôt que pour signaler.

Parcourir le vestiaire →
Retour au blog